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Souveraineté Sucrière : Comment l’Algérie a parié sur la betterave et décroche ses premiers contrats d’export

L’Algérie a fait du sucre un test grandeur nature de sa souveraineté alimentaire.
Longtemps dépendante du raffinage de sucre brut importé (principalement de canne), elle a enclenché une stratégie d’intégration amont autour de la betterave sucrière, avec des investissements industriels et agricoles, des périmètres dédiés dans le Sud, et une nouvelle gouvernance de la filière.
Résultat : tout en bâtissant la production locale de betterave, le pays sécurise des débouchés à l’export pour son sucre raffiné — à l’image du contrat emblématique conclu avec la Libye.
D’une dépendance historique au pari betteravier
Le modèle algérien s’est structuré des années durant autour du raffinage de sucre brut importé, avec une puissance de raffinage supérieure à 3 millions de tonnes par an pour une demande intérieure autour de 1,3 million de tonnes/an.
Le champion historique Cevital affiche une capacité de >2 Mt/an, tandis que le pôle public Madar a relancé la filière via Tafadis (unité multi-produits : sucre blanc, roux, liquide), avec une cadence d’environ 2 000 tonnes/jour.
En 2025, l’État a par ailleurs installé une gouvernance dédiée (Office national du sucre) pour mieux réguler approvisionnements, prix et stocks.
Le tournant engagé consiste à remonter la chaîne de valeur : semer, irriguer et récolter de la betterave sucrière en Algérie pour substituer progressivement une partie des importations de matière première.
C’est l’objectif des périmètres sahariens et des concessions de longue durée, avec un effort conjoint agronomique, énergétique et logistique.
Terre, eau, capital : la mécanique de la montée en puissance
La vitrine de cette stratégie se situe dans le Grand Sud. À Gassi Touil (Hassi Messaoud, Ouargla), une concession d’environ 11 000 hectares a été attribuée (durée 40 ans). Environ 1 000 hectares ont déjà été implantés en première phase, sous pivots d’irrigation.
Les références de campagne communiquées localement font état de rendements autour de 90 t/ha, avec des pics >100 t/ha, selon les sites.
Côté qualité, des teneurs élevées en saccharose ont été annoncées (jusqu’à ~23 % selon parcelles), même si, sur une base prudente et industrielle, on retient généralement une plage 16–18 % et un rendement d’extraction effectif (du champ au sucre blanc) de 12–15 % du poids de racines.
En ordre de grandeur, cela signifie :
– 1 000 ha bien conduits à ~90 t/ha peuvent livrer 11 000 à 13 500 t de sucre blanc par campagne (scénario 12–15 %),
– Et 11 000 ha à ce même niveau de performance donneraient ~120 000 à 150 000 t de sucre/an.
Ces volumes ne prétendent pas remplacer du jour au lendemain l’intégralité du sucre d’importation, mais ils ancrent une trajectoire crédible de substitution, campagne après campagne.
Pour soutenir cette montée en charge, la filière a engagé des investissements industriels de l’ordre de >80 milliards DZD (≈ 600 M$) dans un projet intégré betterave → sucre (semences, mécanisation, collecte, process, énergie).
Des partenariats énergétiques ont été noués pour fiabiliser l’électrification et l’irrigation des périmètres (pompage, froid, process), maillon critique en zone saharienne.
L’objectif est double : stabiliser l’approvisionnement des raffineries, réduire la facture d’importation et capabiliser l’amont agricole.
Des contrats d’export qui valident le modèle économique
Cette stratégie serait incomplète sans débouchés commerciaux robustes. Côté aval, l’Algérie a sécurisé en 2025 un contrat d’export de sucre raffiné vers la Libye d’un montant d’environ 180 millions de dollars, portant sur 360 000 tonnes au total — 12 navires d’environ 30 000 t chacun.
D’autres accords signés en parallèle portent la valeur agrégée (sucre + matériaux de construction) à ~231 M$.
Ces flux demeurent majoritairement issus du raffinage de sucre brut importé, mais ils valident la compétitivité logistique et industrielle du pays, assurent des devises et amortissent l’outil de production pendant que la betterave locale monte en cadence.
C’est tout l’intérêt d’une stratégie en deux temps : sécuriser l’aval et les marchés tout de suite, consolider l’amont agricole sur plusieurs campagnes.
Les conditions de réussite : cinq points à surveiller :
1. Agronomie : choix variétal, calendrier cultural, lutte intégrée, mécanisation de la récolte.
2. Eau & énergie : efficacité des pivots, pilotage hydrique, sécurisation électrique et gasoil, solaire hybride.
3. Process industriel : taux d’extraction, continuité de service, coûts unitaires, valorisation des coproduits (pulpes, mélasse).
4. Logistique : collecte, froid, stockage racines, accès portuaire et ferroviaire.
5. Prix & gouvernance : contrats pluriannuels agriculteurs–industriels, prix de référence de la tonne de racine, rôle de l’Office national du sucre, filets de sécurité en cas de choc de prix internationaux.
Ce que la Tunisie peut en retenir
La Tunisie importe la quasi-totalité de son sucre…
Le cas algérien offre un mode d’emploi transposable, à adapter aux réalités hydriques et foncières du pays.
– Choisir des bassins pilotes : Nord irrigué (Béja, Jendouba, Bizerte, Zaghouan) ou au Sud dans les terres ou l’eau est abondante, et périmètres équipés existants. Démarrer avec 2 000–5 000 ha en betterave contractuelle, mécanisée, sous itinéraires techniques standardisés.
– Contractualiser dès le départ : prix plancher de la racine (indexé), contrats de 3–5 ans entre producteurs et transformateurs, primes à la richesse saccharine et à la régularité d’approvisionnement.
– Mobiliser l’outil industriel : moderniser le raffinage existant pour passer en bi-modale (raffinage/import + traitement betterave), installer lignes d’extraction saisonnières, valoriser coproduits (alimentation animale, levures).
– Financer l’amont : crédits de campagne, subventions ciblées (semences certifiées, goutte-à-goutte/pivots, GPS/ISOBUS), assurance récolte.
– Gouvernance : un comité sucre public–privé (État, transformateurs, agriculteurs, logisticien, banque), pilotage des stocks stratégiques et des importations pour éviter l’effet yoyo sur les prix.
Ordre de grandeur : à 90 t/ha et 12–15 % d’extraction, 5 000 ha livreraient ~55 000 à 67 500 t de sucre blanc par campagne.
De quoi réduire rapidement une partie de l’import, stabiliser les prix à la consommation, créer des emplois agricoles et industriels, et réapprendre une filière oubliée.
À retenir :
En misant sur la betterave sucrière, l’Algérie combine sécurisation immédiate (raffinage performant + contrats d’export, dont 360 000 t vers la Libye / ~180 M$) et substitution progressive des importations via des périmètres agricoles intégrés (11 000 ha concédés, 1 000 ha déjà implantés, rendements ~90 t/ha, investissements >80 Mds DZD).
C’est une feuille de route cohérente pour gagner en autonomie, lisser la facture en devises et réancrer de la valeur dans les territoires.
La Tunisie peut s’en inspirer : commencer petit mais structuré, fiabiliser l’amont, moderniser l’aval, et viser une réduction tangible des importations dès les premières campagnes.
Source : https://www.tunisienumerique.com/