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La production de sa rose mythique s’était effondrée de 98%: grâce à Chanel, Dior et Louis Vuitton, « la Mecque du parfum » Grasse redevient incontournable
Portée par Chanel, Dior, Lancôme ou Louis Vuitton, la relance de la ville de Grasse s’appuie autant sur son patrimoine olfactif que sur la fidélité des grands noms. Derrière les champs de roses et de jasmin, toute une filière tente de reconstruire un modèle plus durable et plus valorisant pour les producteurs locaux.
Pendant des décennies, Grasse a vu son prestige s’effriter. Capitale historique de la parfumerie, la ville des Alpes-Maritimes semblait condamnée à devenir un simple symbole patrimonial, dépassé par les grandes zones de production étrangères et par l’essor massif des ingrédients synthétiques.
Aujourd’hui, le décor a changé. Les plus grands groupes mondiaux du parfum réinvestissent la région, les cultures florales reprennent du terrain et le savoir-faire grassois est redevenu un argument marketing autant qu’un enjeu stratégique.

Preuve en est, mardi 26 et mercredi 27 juin, Grasse accueille le Salon international des matières premières pour la parfumerie (Simppar), rendez-vous longtemps organisé exclusivement à Paris et qui alterne désormais entre la capitale et Grasse. Un retour hautement symbolique pour une ville redevenue incontournable dans l’écosystème mondial du parfum.
De 3.000 tonnes annuelles de rose Centifolia au début du XXe siècle à seulement 59 tonnes en 2011
Le renouveau actuel contraste avec l’effondrement qu’a connu la filière au cours du XXe siècle.

En 1939, Grasse récoltait jusqu’à 1.600 tonnes de rose Centifolia et près de 2.000 tonnes de jasmin Grandiflorum. Mais la concurrence internationale, la pression immobilière sur la Côte d’Azur et les coûts de production ont progressivement laminé les cultures locales. En 1971, les volumes étaient déjà tombés à environ 300 tonnes.
« Dans les années 1980-1990, ce n’était pas gagné », reconnaît Julien Maubert, responsable des ingrédients et matières premières chez Robertet, l’un des principaux groupes grassois avec Mane.
A noter que le jasmin grassois coûte notamment entre 20 et 30% plus cher que celui cultivé en Égypte ou en Inde.
Même constat pour la rose Centifolia, emblématique de Grasse, dont la production a chuté de 3.000 tonnes annuelles au début du XXe siècle à seulement 59 tonnes en 2011, soit une chute de… 98%. Cette variété, surnommée « rose de mai », reste pourtant irremplaçable pour certains parfumeurs. Son profil olfactif diffère sensiblement de la rose damascena produite massivement en Turquie ou en Bulgarie.
« La centifolia a une touche florale et un effet végétal, avec une pointe épicée. La damascena est plus miellée, presque animale, et liquoreuse », explique Fabrice Pellegrin.
La fidélité des grands noms
Si Grasse a survécu, c’est notamment grâce à la fidélité des grandes maisons de luxe qui ont refusé d’abandonner certaines matières premières locales.

Chanel entretient depuis des décennies un partenariat exclusif avec la famille Mul pour la culture de fleurs destinées au Chanel N°5. La maison possède même, depuis 1987, sa propre usine d’extraction au milieu des champs, un modèle rare dans l’industrie.
La maison Dior a signé plusieurs accords d’exclusivité avec des producteurs grassois, et, à l’image de Louis Vuitton ou de la griffe Lancôme, la marque fait partie de l’association « Les fleurs d’exception du pays de Grasse », qui défend une agriculture locale et biologique.
Cette fidélité des grandes maisons a contribué à maintenir les savoir-faire, consacrés en 2018 par leur inscription au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.
Parallèlement, les grands groupes internationaux ont réinvesti massivement dans la région. Le suisse dsm-firmenich y a installé son site de développement des ingrédients naturels. International Flavors & Fragrances a presque doublé son siège grassois, tandis que Givaudan prépare un nouveau centre d’innovation.
Le groupe allemand Symrise a, de son côté, fusionné les sociétés grassoises SFA et Neroli avant d’inaugurer un nouveau siège.
“Ici, c’est la Mecque du parfum. On n’est pas sérieux si on n’a pas un pied à Grasse”, résume Alexandrine Demachy, présidente de SFA-Neroli.
Grasse, la vitrine idéale
La renaissance de Grasse passe aussi par une reconquête agricole. Face à la spéculation immobilière, la municipalité a engagé un tournant majeur en 2018 avec un nouveau plan local d’urbanisme.
En effet, près de 100 hectares initialement destinés à l’urbanisation ont été reclassés en terres agricoles, dont 70 hectares sanctuarisés pour les plantes à parfum dans des quartiers historiquement horticoles. Au total, la surface agricole de la commune est passée de 178 à 928 hectares.

Cette décision marque un changement profond dans une région où les cultures florales avaient longtemps reculé face aux programmes immobiliers et au tourisme résidentiel. Selon Laetitia Lycke, les rapports entre agriculteurs et industriels évoluent également.
« Historiquement, le rapport entre agriculteur et industriel était plutôt dominant-dominé. Aujourd’hui, des contrats passés entre les grandes entreprises et des jeunes agriculteurs permettent à ces derniers de se lancer », explique Laetitia Lycke de l’association Les Fleurs d’Exception du Pays de Grasse. Au-delà de la production, les groupes de parfumerie utilisent, plus que jamais, Grasse comme vitrine de leur savoir-faire et terrain d’expérimentation.
Illustration avec Louis Vuitton qui a ouvert, dès 2016, Les Fontaines Parfumées, un vaste centre de création dédié à ses fragrances.
« Dans ce métier, la richesse ce sont les gens. Et on n’attire pas les parfumeurs à Holzminden », le siège du groupe dans le centre de l’Allemagne, ajoute Jean-Yves Parisot, président de Symrise.

Depuis 2023, Lancôme accueille clients et visiteurs au Domaine de la Rose, une propriété acquise en 2020. Avec sa bâtisse rose, ses grandes baies vitrées et ses sept hectares cultivés, le lieu sert autant à produire des fleurs, entre rose Centifolia, jasmin, iris, verveine qu’à mettre en scène l’univers de la marque.
Quant à dsm-firmenich, son site Villa Botanica, ouvert en 2020 sur les hauteurs de Grasse, accueille parfumeurs et clients internationaux venus de Paris, New York, São Paulo ou Dubaï pour découvrir de nouvelles matières premières.
Source : https://www.bfmtv.com/