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« On sabotait mon travail » : Yasmine Motarjemi, lanceuse d’alerte harcelée par Nestlé

Ex-directrice de la sécurité alimentaire chez Nestlé, Yasmine Motarjemi a été harcelée pour avoir tenté d’alerter sur des problèmes de sécurité sanitaire. Elle raconte ces années pendant lesquelles sa vie « était noire ».
Déjà quinze ans que Yasmine Motarjemi a été licenciée par Nestlé. Mais sa santé mentale est toujours affectée par ce qu’elle a vécu au sein du groupe agroalimentaire suisse. Entre 2006 et 2010, l’ex-directrice de la sécurité des aliments a été harcelée, humiliée, puis placardisée pour avoir fait son métier : alerter sur le danger de certains aliments vendus par le groupe.
Reporterre dresse, à l’occasion de la journée mondiale des lanceurs d’alerte, le portrait de cette femme de 69 ans. Sa situation n’a, « malheureusement », rien d’exceptionnel, selon Élodie Nace, déléguée générale de la Maison des lanceurs d’alerte. Cette association leur offre un soutien psychologique, juridique et financier. « Ce que les psychologues remarquent, c’est que beaucoup d’entre eux tombent en dépression, en burn-out, souffrent d’épuisement professionnel, de stress post-traumatique », ajoute Élodie Nace.
Un travail qui avait du sens
Avant d’entrer chez Nestlé, Yasmine Motarjemi travaillait à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). « Là-bas, j’étais comme un poisson dans l’eau, assure-t-elle au téléphone. J’avais trouvé ma voie. » Elle y étudiait des problématiques de sécurité des aliments et de santé publique. « Je collectais des statistiques et des informations sur les maladies d’origine alimentaire à travers le monde. Et je faisais de la prévention, pour garantir que les produits industriels ne représentaient pas un danger pour le consommateur », se souvient la lanceuse d’alerte. Un travail qui avait du sens pour elle et faisait écho à son histoire familiale en mêlant santé et agroalimentaire.
Née d’un père chirurgien et d’une mère sage-femme, Yasmine Motarjemi a aussi grandi avec les influences d’une lignée d’agriculteurs, qui produisaient de la farine en Iran. C’est dans ce pays qu’elle a passé la majeure partie de son enfance, jusqu’à ses études. Elle a effectué une licence et une maîtrise en France, avant de conclure par un doctorat en génie alimentaire, en Suède.
Après plusieurs années à enchaîner les conférences à travers le monde avec l’OMS, elle a rejoint Nestlé en 2000 en tant que directrice de la sécurité alimentaire. « Je me suis dit que ça pouvait être bien de voir autre chose et, surtout, comment toutes les décisions prises à l’OMS s’inscrivaient concrètement dans l’industrie », explique-t-elle.
« Ils s’attendaient à ce que je ne fasse rien, que je sois un pot de fleurs »
Son rôle consistait à s’assurer que la nourriture vendue ne mette pas en danger la santé de celui qui la consomme. Dès son arrivée, les relations se sont tendues avec certains collègues. « C’était un combat dès le premier jour. Beaucoup étaient jaloux car ils voulaient le poste, alors ils ne voulaient pas travailler avec moi », soutient-elle. Peu de temps après, l’homme qui l’avait fait entrer dans l’entreprise est parti à la retraite : « Il m’avait dit qu’il voulait que je me batte pour la sécurité alimentaire à Nestlé. Mais les autres membres du groupe s’attendaient à ce que je ne fasse rien, que je sois un pot de fleurs. »
Au lieu de cela, Yasmine Motarjemi a réalisé de nombreuses recherches et découvert plusieurs produits potentiellement dangereux pour les consommateurs. « On mettait sur le marché des laits infantiles avec des taux de vitamines et minéraux qui n’étaient pas vérifiés, se souvient-elle. Quand je demandais à ce que ça soit fait, on ne donnait pas suite à ma demande. Jusqu’à ce que l’entreprise Humana ait un grave accident : des laits infantiles manquaient de vitamine B1 et des bébés en sont morts. À ce moment-là, ils se sont dit : “Il faudrait peut-être écouter Yasmine.” »
Elle cite également l’affaire de la mélamine, qui a intoxiqué 300 000 nourrissons en Chine. « Cette substance chimique issue de l’industrie plastique a été retrouvée dans du lait infantile aux États-Unis. J’ai donc demandé à ce qu’une étude soit faite sur tous les autres produits, notamment en Chine, et cela a été refusé. »
Conflit avec un supérieur hiérarchique
C’est à partir de 2006, à l’arrivée d’un nouveau supérieur, que le harcèlement a débuté. « Au début, ce chef a simplement décidé de ne pas me parler et ne pas me donner de tâches à faire. Puis, il m’a retiré mes responsabilités, démantelé le travail que je faisais et mon équipe, transmis mes projets très importants à des personnes qui ne comprenaient pas de quoi il s’agissait et qui sabotaient le travail, bloqué mes instructions, etc. » accuse Yasmine Motarjemi avec une voix encore tremblante de colère.
Humiliée, elle est tombée en dépression, voyant sa carrière s’éteindre petit à petit : « C’était la chute vertigineuse. Il faut imaginer qu’on tombe du dixième étage d’un immeuble et que la chute dure quatre années. » Pendant ce temps, son fils, qui venait de commencer ses études supérieures, est lui aussi tombé en dépression.
« Il a souffert du fait que, toute ma vie, j’ai énormément travaillé et que ça se termine comme cela, explique Yasmine Motarjemi, les yeux dans le vide. Ma vie était noire le jour quand j’étais à Nestlé et noire la nuit quand je rentrais chez moi. » Après avoir arrêté ses études de médecine, son fils a fini par quitter la maison. Sans nouvelles de lui pendant des mois. Yasmine Motarjemi menait un combat sur trois fronts : la sécurité des aliments, son harcèlement et la santé de son enfant. « Si mon fils n’avait pas été là… Je pense que je me serais suicidée », finit-elle même par confier.
Placard ou licenciement
Cette situation dramatique lui « donne la force de mener son combat » chez Nestlé. Pendant quatre ans, Yasmine Motarjemi a continué à lancer des alertes et à réclamer à la direction du groupe un audit sur la sécurité des aliments, constamment refusé. En 2010, Nestlé lui a proposé un poste de conseillère au directeur du centre recherche, bien payé mais sans responsabilités et en dessous de ses compétences. « Je leur ai répondu que j’accepterai le placard uniquement s’ils menaient l’audit sur la sécurité des aliments, sinon ils pouvaient me licencier. »
Ce sera la deuxième solution. Yasmine Motarjemi a été licenciée en 2010, avec comme motif officiel une divergence d’opinions sur la sécurité alimentaire. Elle a refusé une indemnité de départ de 300 000 francs suisses (319 800 euros) et porté plainte pour harcèlement moral un an plus tard. Le début d’une bataille juridique longue de dix ans, à l’issue de laquelle Nestlé a été condamné par le tribunal cantonal vaudois, en 2020, pour harcèlement moral. Le groupe a dû reverser à son ancienne employée dix ans de salaire et 1 franc suisse pour le tort moral qui lui a été causé.
« Le harcèlement n’a pas sa place chez Nestlé, réagit auprès de Reporterre un porte-parole du groupe. Nous prenons les plaintes pour harcèlement très au sérieux et les vérifions systématiquement. En cas de conflit, nous mettons à disposition de nos collaborateurs plusieurs types de services, notamment un service de médiation interne et un programme externe d’assistance aux employés. » En ce qui concerne les alertes lancées par Yasmine Motarjemi, « cette affaire et les décisions judiciaires rendues ne concernent ni la sécurité alimentaire, ni la qualité de nos produits, qui restent notre priorité numéro un », répond le porte-parole.
« Ça fait partie de la culture de Nestlé de ne rien dire »
Après son licenciement, Yasmine Motarjemi, « dégoûtée du monde agroalimentaire », n’a plus jamais travaillé. Elle continue de donner quelques conférences sur la sécurité alimentaire, mais affirme que son nom « est devenu tabou ». Désormais, elle se concentre sur sa famille, prenant soin de sa mère et de son fils. Elle assure que ça va « un peu mieux » depuis que son livre est sorti : la lanceuse d’alerte a publié, avec le journaliste Bernard Nicolas, Ce que l’empire Nestlé vous cache (Robert Laffont, mars 2025).
Avec ce livre, la spécialiste de la sécurité alimentaire se dit que tout le monde a accès à ce qui était « coincé dans [s]a tête, que tout le monde peut être au courant ». Même si, en voyant les scandales actuels chez Nestlé, comme celui de la pollution des eaux Perrier, elle n’est pas étonnée : « Ça fait partie de la culture de ce groupe de ne rien dire. » Yasmine Motarjemi n’a, elle, jamais hésité à parler. Mais quand elle regarde derrière elle, elle se questionne : « Qu’est-ce que les gens peuvent retenir de mon histoire ? On ne m’a pas écoutée, j’ai été harcelée et j’ai perdu mon travail. En voyant tout cela, on peut presque penser que ça ne sert à rien de donner l’alerte. »
Source : https://reporterre.net/