

Au Maroc, la filière de l’huile d’argan a longtemps été synonyme d’emplois autant que de transmission des traditions. Or l’attrait mondial pour cet “or liquide”, très convoité par les industries du luxe et des cosmétiques, et donc par les multinationales, menace directement sa production dans le pays. Les coopératives locales de femmes sont les premières touchées.
Depuis plus de deux décennies, l’huile d’argan, qualifiée d’“or liquide”, connaît un essor croissant en raison de ses vertus hydratantes et réparatrices. L’huile est utilisée dans les cosmétiques haut de gamme et dans l’alimentaire.
Mais au-delà de ses usages, l’arganier revêt aussi une grande importance culturelle pour les populations locales, relève le site marocain Yabiladi. Symbole d’un savoir-faire ancestral qui se transmet de génération en génération, cet arbre a soutenu pendant des siècles la vie dans les collines arides, nourrissant les hommes et empêchant la désertification des terres.
Or, l’appétit des firmes de cosmétique internationales pour cette huile a entraîné une surexploitation des forêts, tandis que le surpâturage fragilise les espaces cultivables, rapporte The Independent. Ainsi, malgré l’intensification des récoltes, les rendements de fruits sont en baisse constante. Pour ne rien arranger, le changement climatique vient perturber le cycle de la pousse des fruits et la floraison, qui advient de plus en plus tard chaque année, souligne de son côté TelQuel. Résultat, les forêts d’arganiers, qui couvraient environ 14 000 km2 au début du XXIe siècle, ont diminué de 40 %.
Interrogée par The Independent, la chimiste Zoubida Charrouf l’affirme : “La disparition des arganiers, qui ont longtemps agi comme un rideau vert protégeant une grande partie du sud du Maroc contre l’avancée du Sahara, est considérée comme une catastrophe écologique.”
L’agonie des petites coopératives
D’autant que le Maroc doit aussi composer avec des problèmes économiques : la filière de l’argan est dominée par quelques multinationales étrangères, mettant en péril la pérennité du secteur, rapporte TelQuel.
Par exemple, Olvea, une multinationale française, contrôle 70 % du marché d’exportation. Cette situation de quasi-monopole fait flamber les prix : le kilogramme d’Afyach (une variété d’argan), qui coûtait entre 2 et 4 dirhams (entre 20 et 40 centimes d’euro) en 2000, fluctue entre 13 et 15 dirhams (entre 1,2 et 1,5 euro) aujourd’hui.
“Les fruits étant rares, les coopératives féminines de l’argan ne peuvent plus se permettre d’acheter les matières premières. Seules les grandes compagnies internationales peuvent se les procurer. Plusieurs coopératives ont dès lors cessé toute activité cette année”, déplore la responsable d’une coopérative de la province d’Essaouira citée par TelQuel.
Même les plus petites coopératives qui arrivent à vendre leur production voient leurs profits captés par des acteurs intermédiaires. Ce qu’explique Jamila Id Bourrous, directrice de l’Union des coopératives féminines de l’arganeraie, à The Independent : “Entre la villageoise et l’acheteur final, il y a quatre intermédiaires. Chacun prend une commission. Les coopératives n’ont pas les moyens de stocker, alors elles vendent à bas prix à quelqu’un qui paie d’avance.”
Dépossession symbolique
Face à cette problématique, le gouvernement a tenté de construire des centres de stockage pour aider les producteurs à conserver leurs produits dans la durée ; sans succès apparent, selon les coopératives. Les travailleuses des coopératives en sont les premières victimes, elles qui peinent à gagner le salaire minimum marocain, fixé à 3 111 dirhams (288 euros).
Cette dépossession est aussi symbolique, analyse TelQuel, qui rappelle que l’huile d’argan est utilisée par de nombreuses marques cosmétiques sans que mention soit faite de son origine, à l’instar de la marque israélienne Moroccanoil, qui n’indique pas la provenance du produit, ni sur ses emballages ni sur son site Internet.
Cette invisibilisation est renforcée par l’absence de protection juridique internationale. En mai 2015, le Maroc a déposé un dossier en ce sens, en vue de l’obtention d’un label Indication géographique protégée (IGP) – cette certification atteste de la qualité du produit en lien avec son lieu de production. Mais pour l’heure, souligne TelQuel, l’appellation “argan” ne bénéficie d’aucune protection à l’international, “laissant libre cours à toutes les formes d’appropriation, de dilution et de détournement commercial”.
De l’avis d’Hafida El-Hantati, propriétaire d’une des coopératives citée par The Independent, les problématiques qui traversent les arganiers sont le signe d’un bouleversement plus profond : “Je suis la dernière génération à avoir vécu nos traditions – les mariages, les naissances, et même la fabrication de l’huile. Tout cela s’estompe.”
Source : https://www.courrierinternational.com/