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L’Œil de GEO : après 75 ans de mystère, des chercheurs dévoilent le pigment caché dans une toile mythique

La toile fascine depuis plus de sept décennies. Mais un détail de « Number 1A, 1948 » de Jackson Pollock restait inexpliqué : l’origine de son bleu si singulier. La réponse vient enfin d’être donnée.
Après des décennies de mystère, des scientifiques ont enfin levé le voile sur l’origine du bleu éclatant qui traverse Number 1A, 1948, toile emblématique du peintre américain Jackson Pollock (1912-1956), figure de l’expressionnisme abstrait. Comme l’annonce l’Associated Press (AP), une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences le 15 septembre 2025 révèle que l’artiste a utilisé un pigment synthétique rare et aujourd’hui disparu sur l’œuvre, aujourd’hui conservée au Museum of Modern Art (MoMA) à New York.
Pollock et le mystère du bleu
Courant artistique né dans la Big Apple des années 1940, l’expressionnisme abstrait privilégie l’expression des émotions à travers l’abstraction plutôt que la représentation figurative. Jackson Pollock en était l’un des représentants. Il est associé à l’action painting, forme de peinture gestuelle où l’acte de peindre – les mouvements du corps, la projection, les coulures – devient aussi important que le résultat final. Il a développé la technique du dripping, consistant à faire couler ou éclabousser la matière sur une toile posée au sol.
Parmi ses grandes toiles, sans composition centrale et entièrement recouvertes de réseaux de lignes et de tâches, Number 1A, 1948 est l’une des premières créées selon cette fameuse technique du dripping. Or, parmi les jets noirs et blancs du monumental tableau (environ 172 sur 264 centimètres), les chercheurs avaient déjà identifié les pigments rouges et jaunes. Mais l’origine du riche bleu turquoise restait bien énigmatique.
Du moins, jusqu’à ce que des scientifiques ne prélèvent de minuscules fragments de peinture bleue sur Number 1A, 1948, et n’utilisent des lasers pour diffuser la lumière et observer ses vibrations moléculaires. Résultat : une empreinte chimique unique, identifiant sans équivoque le pigment comme du bleu de manganèse. « C’est vraiment fascinant de comprendre d’où provient une couleur aussi frappante, à l’échelle moléculaire », déclare à l’AP Edward Solomon, professeur à l’université Stanford et coauteur de l’étude.
Secrets chimiques derrière l’œuvre
Découvert au début du XXe siècle, le bleu de manganèse offre, grâce à une synthèse chimique, une teinte claire tirant parfois vers le turquoise ou le vert. S’il a été apprécié en peinture, permettant d’obtenir des effets atmosphériques ou aquatiques, il était aussi intégré dans les ciments des piscines. Le pigment a toutefois été progressivement écarté de l’industrie et remplacé par des bleus de synthèse modernes (comme les phtalocyanines), à la composition à fois plus stable, moins coûteuse et moins problématique du point de vue écologique.
Des hypothèses avaient déjà suggéré que Jackson Pollock y avait eu recours. Mais d’après Gene Hall, spécialiste de l’artiste et professeur à l’université Rutgers, ces nouvelles recherches marquent une avancée décisive : « Je suis assez convaincu qu’il pourrait s’agir de bleu de manganèse », affirme-t-il auprès de l’AP. Au-delà de son identification, les spécialistes se sont aussi intéressés à la structure chimique de la toile, afin de mieux comprendre l’origine de son éclat particulier.
Pour Abed Haddad, assistant en conservation au MoMa et coauteur de l’étude, cette enquête scientifique trouve un écho dans la démarche même du peintre : « Je vois beaucoup de similitudes entre notre manière de travailler et celle de Jackson Pollock lorsqu’il a peint ce tableau ». Il faut dire que l’artiste rejetait l’idée que son œuvre soit chaotique. À l’image des chercheurs, il voyait sa démarche comme une quête méthodique, guidée par l’expérimentation et l’exploration.
Une autre étude a d’ailleurs montré que ses éclaboussures suivent ce qui est appelé des « fractales », des motifs se répétant à différentes échelles et présentant une complexité infinie, présentes également dans la nature (nuages, arbres, foudre).
Source : https://www.geo.fr/