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De précieux carnets échappent à la poubelle et permettent de reconstituer la flore du passé

Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, deux botanistes avaient méticuleusement recensé les espèces de plantes présentes dans les prairies suisses. Cent ans plus tard, des écologues ont pu comparer la biodiversité végétale d’autrefois et celle d’aujourd’hui.
Comme les déménagements, les rénovations réservent parfois des surprises ! Les équipes de l’Agroscope, le centre suisse de recherche en agriculture, en savent quelque chose. Pour que les lieux puissent se refaire une beauté, elles ont dû trier des piles entières de vieux documents. Parmi ceux-ci, une véritable pépite : des carnets laissés par les botanistes Friedrich Stebler et Carl Schröter.
Ces archives inestimables des XIXe et XXe siècles ont pourtant failli être jetées aux ordures. « Par chance, un collègue a compris qu’elles n’avaient rien à faire à la poubelle, mais qu’il s’agissait d’un trésor pour la recherche », explique le professeur Jürgen Dengler, biologiste à la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW), cité par le Guardian (9 octobre 2025).
Étudiant la productivité de différents types de prairies, le duo de précurseurs avait en fait entrepris de dresser des inventaires de plantes à travers la Suisse entre 1884 et 1931. Grâce à leurs comptes rendus détaillés, leurs héritiers scientifiques ont pu employer exactement la même méthode, et comparer ainsi l’évolution de la biodiversité végétale d’un siècle à l’autre.
Une fenêtre sur les prairies d’avant la révolution agricole
Pendant deux ans, une équipe de chercheurs suisses a ainsi parcouru le pays en train, en voiture et à pied, munie d’un cadre rouge de 30 centimètres sur 30. À 277 endroits, ils ont placé le cadre dans l’herbe et ont dénombré toutes les espèces végétales qui s’y trouvaient, suivant l’itinéraire tracé plus de 100 ans plus tôt par leurs compatriotes.
Seule une vingtaine de parcelles ont été exclues de l’analyse, car la prairie y a depuis disparu. « Nous avons limité nos analyses aux terrains agricoles qui en sont toujours, et non à ceux devenus des terrains de golf« , précise auprès du média britannique Stefan Widmer, doctorant et responsable de la recherche sur le terrain.
En revisitant ces lieux, les chercheurs espéraient en effet « ouvrir une fenêtre » sur les prairies qui existaient avant la révolution agraire des années 1950 à 1980. Car en Suisse comme dans la plupart des pays du monde, les inventaires systématiques n’ont commencé qu’après l’essor de l’agriculture industrielle, et on ignore donc quelles plantes poussaient dans les prairies auparavant.
Utilisation de machines et d’engrais
Les nouvelles recherches, publiées le 3 octobre dans la revue Global Change Biology, révèlent que le nombre moyen d’espèces végétales sur les prairies agricoles suisses a diminué de 26 % au cours du siècle dernier (S. Widmer et al. 2025). « La perte de biodiversité depuis lors a été massive », juge le professeur Dengler.
Si les terres agricoles alpines situées à 2 000 mètres d’altitude n’ont perdu que 11 % de leur biodiversité, celles du plateau suisse – la plaine où vivent la plupart des habitants et où l’agriculture est la plus intensive –, ont en revanche connu un déclin de près de 40 %.
L’utilisation de machines et d’engrais est beaucoup plus limitée en altitude, ce qui a permis aux auteurs d’étudier l’impact de ces pratiques agricoles sur la diversité des espèces et de le comparer à celui d’autres facteurs :
Nos chiffres montrent que l’utilisation des terres a été le principal facteur de perte de diversité, bien plus que le changement climatique à ce stade. – Stefan Widmer
La façon dont les agriculteurs fauchent, font paître leur bétail et fertilisent leurs champs influence en effet la survie des plantes, résume le Guardian. L’analyse révèle que l’augmentation de l’apport d’engrais azotés, les fauches plus fréquentes et la présence de plantes très productives remplaçant les espèces indigènes sont autant de facteurs qui réduisent la diversité végétale.
Une liste de toutes les espèces végétales recensées révèle ainsi 117 « perdantes » et seulement six « gagnantes ». Toutefois, lorsque les plantes avaient disparu du cadre de 30 x 30 cm, les scientifiques ont pu en retrouver la plupart en élargissant leur rayon de recherche de 500 mètres. Les fugitives se cachaient en fait dans des zones protégées – signe que la préservation de la nature porte ses fruits.
Depuis le début des années 2000, les prairies suisses ont connu dans leur ensemble une « légère augmentation » de la diversité végétale, soulignent nos confrères. Les agriculteurs sont récompensés pour les fauches tardives, le pâturage extensif plutôt qu’intensif, ainsi que pour la présence de certaines espèces, des subventions « généreuses » venant compenser les rendements plus faibles. Un modèle à suivre ?
Source : https://www.geo.fr/