Blog / Conseils
Certaines personnes ne ressentent jamais la peur, mais est-ce vraiment une bénédiction ?

Quelques pathologies rares suppriment totalement la sensation de peur chez le patient. Pour eux, sauter dans le vide ou croiser un serpent ne provoque aucun frisson, ce qui peut être dangereux.
Vivre sans jamais connaître la peur, ça vous fait envie ? C’est une réalité pour quelques rares personnes souffrant de maladies affectant le système nerveux ou hormonal. Mais est-ce vraiment une bonne chose ? C’est le cas de Jordy Cernik, un patient britannique atteint du syndrome de Cushing, une maladie lors de laquelle les glandes surrénales produisent trop de cortisol, la principale hormone du stress. Pour la traiter, il s’est fait retirer ces glandes: son anxiété chronique s’est envolée, et avec elle toute sensation de peur ou de montée d’adrénaline, relate un article de la BBC.
L’effet fut immédiat. Montagnes russes à Disneyland, saut en parachute, descente en rappel, rien n’y fait : Cernik ne ressent plus le moindre frisson. «Aucune accélération du cœur, aucun stress», confirme-t-il. Un phénomène rarissime, mais qui trouve son équivalent chez certains patients atteints de la maladie d’Urbach-Wiethe, une pathologie génétique qui s’attaque à une zone stratégique, l’amygdale cérébrale.
Ce trouble touche à peine 400 personnes identifiées dans le monde. L’un des cas les plus étudiés est celui d’une Américaine surnommée SM. Objet de recherche depuis près de 40 ans à l’Université de l’Iowa, elle ne manifeste aucune crainte: ni devant des films d’horreur, ni face à des serpents ou des araignées. «Non seulement elle ne montre aucune peur, mais elle est attirée par ce qui fait fuir les autres», raconte le neuropsychologue Justin Feinstein.
Vivre sans peur peut être dangereux
La mutation responsable concerne le gène ECM1. Celle-ci endommage l’amygdale, région du cerveau très impliquée dans la détection du danger et la réaction au stress. L’exemple de SM a permis de démontrer que cette minuscule zone cérébrale est essentielle à notre capacité à ressentir la peur, mais ce n’est pas le seul acteur du circuit émotionnel.
En réalité, tous les types de peur ne passent pas nécessairement par l’amygdale. Ainsi, lorsqu’on soumet SM à la «peur conditionnée» –l’association d’un bruit à une douleur, par exemple– elle ne réagit pas. Elle ne reconnaît pas non plus la peur sur le visage des autres. Socialement, cela la pousse parfois à faire confiance à des inconnus dangereux, au point, raconte Feinstein, qu’elle a déjà été menacée à main armée. «Elle se rapproche de personnes à éviter, ce qui lui cause souvent des ennuis.»
La perception de son espace personnel est également altérée: lors d’expériences, SM se montre à l’aise à quelques centimètres d’un inconnu, là où la plupart des gens réclament une distance bien plus grande.
Certains stimuli peuvent cependant déclencher une peur intense même sans amygdale. En inhalant du dioxyde de carbone pur, SM est victime d’une panique extrême. «C’était la plus forte peur de toute sa vie d’adulte», note Feinstein. L’explication ? Si l’amygdale orchestre la peur face à une menace extérieure (un serpent, une attaque), la panique interne (suffocation, CO₂) dépend du tronc cérébral, qui assure la survie automatique. Chez SM, l’absence d’amygdale supprime le frein qui évite une panique excessive.
«L’une des questions que [le cas de SM] soulève à mes yeux, c’est que cette émotion primale qu’est la peur n’est peut-être pas nécessaire dans la vie moderne, conclut Feinstein. Elle pourrait faire plus de mal que de bien, surtout dans les sociétés occidentales où la plupart de nos besoins fondamentaux de survie sont assurés, et où l’on observe pourtant des niveaux de stress et de troubles liés à l’anxiété qui dépassent l’entendement. »
Source : https://www.slate.fr/