

Moins médiatisés que les plantes et les animaux dits « invasifs », connaissez-vous les champignons envahissants ? Originaire d’Asie, le pleurote jaune est aujourd’hui cultivé un peu partout sur la planète pour sa saveur de noisette. Aux États-Unis, il conquiert le territoire – non sans conséquence.
Qui n’a pas déjà croisé, dans les rayons des supermarchés ou en jardinerie, un kit pour cultiver des champignons comestibles chez soi ? L’idée peut sembler bonne, d’autant que ces aliments regorgent de protéines pour une empreinte carbone faible : 6,18 kilogrammes d’équivalent CO₂ par kg pour la morille crue, à peine supérieure à celle du poulet (4,56) et bien inférieure à celle du bœuf (28) (ADEME).
Mais vous êtes-vous déjà demandé si l’espèce présente dans la boîte était locale ? Ce critère a plus d’importance qu’il n’y paraît. En effet, à travers la planète, les espèces exotiques envahissantes (ou « invasives ») – l’une des principales causes du déclin de la biodiversité – sont tout aussi susceptibles d’appartenir au règne fongique qu’aux règnes végétal et animal.
Une étude publiée le 16 juillet dans la revue Current Biology révèle ainsi les ravages écologiques provoqués par le pleurote jaune (Pleurotus citrinopileatus) sur les écosystèmes forestiers nord-américains (A. Veerabahu et al. 2025).
Engouement culinaire pour un champignon
Avec son chapeau jaune soleil et sa saveur de noisette, le pleurote jaune est devenu très populaire tant il est à la fois « sain, délicieux et facile à cultiver à la maison », expliquent les chercheurs dans un article vulgarisant leurs travaux auprès du grand public (The Conversation). Or, cet « engouement culinaire » a eu pour effet de libérer une espèce envahissante dans la nature.
Originaire d’Asie, Pleurotus citrinopileatus a été introduit aux États-Unis et au Canada à partir des années 2000. Si certains amateurs ont choisi de le cultiver en intérieur, limitant sans le savoir les risques de propagation des spores, d’autres ont en revanche opté pour la culture sur bûche dans leur jardin.
D’abord repérée sur la côte est et dans la région des Grands Lacs, l’espèce a fini par gagner le sud, jusqu’au Texas. Pour quels effets sur les écosystèmes locaux ? C’est ce qu’ont voulu déterminer les scientifiques de l’université du Wisconsin à Madison, du service des Forêts des États-Unis (USDA Forest Service) et de l’université de Floride.
Biodiversité : des communautés fongiques très appauvries
Leur équipe s’est donc rendue dans les forêts des environs de Madison, dans l’État du Wisconsin (région des Grands Lacs) pour forer des arbres morts afin de recueillir des copeaux de bois contenant les communautés fongiques naturelles. « Certains arbres étaient couverts de pleurotes jaunes, d’autres non », expliquent-ils.
Les chercheurs ont ensuite extrait l’ADN des échantillons afin d’identifier et de comparer les champignons présents. Résultat : non seulement la composition fongique des arbres infestés par le pleurote jaune était différente de celle des arbres qui en étaient dépourvus, mais surtout, notent-ils dans The Conversation :
Nous avons été surpris de constater que les arbres infestés abritaient deux fois moins d’espèces fongiques que les autres – parfois même moins.
Parmi les champignons « expulsés » des arbres colonisés par le pleurote jaune, les auteurs citent le tramète à ligne noire (Cerrena unicolor), le pleurote de l’orme (Hypsizygus ulmarius) et Nemania serpens. Or, ce dernier est connu pour produire une gamme variée de substances chimiques, qui diffèrent entre individus d’une même espèce. Un véritable trésor !
En effet, les champignons sont à l’origine de médicaments « révolutionnaires », notamment des antibiotiques comme la pénicilline, des traitements contre le cholestérol et des stabilisateurs de greffes d’organes, listent les chercheurs. Ainsi, lorsque des espèces invasives en évincent d’autres, c’est au prix de la perte de substances chimiques « potentiellement utiles et inconnues », pointent-ils.
La santé des écosystèmes en péril
L’humain n’est évidemment pas le seul perdant de cette compétition féroce. Les auteurs la suspectent d’affecter également des champignons « importants pour la santé de nombreux écosystèmes ». En particulier ceux qui, en décomposant le bois mort, participent à la fois au recyclage des nutriments, au stockage de carbone ainsi qu’à la création d’habitats pour les oiseaux, les mammifères et les plantes.
Ainsi, « compte tenu de ce que mes collègues et moi-même avons découvert, nous pensons qu’il est temps d’inclure les champignons invasifs dans le débat mondial sur les espèces envahissantes et d’examiner leur rôle dans la perte de biodiversité », suggèrent-ils.
Il existe en effet de nombreux autres champignons invasifs. L’amanite phalloïde (Amanita phalloides), toxique et mortelle, et le champignon à pores d’orange (Favolaschia calocera) sont par exemple envahissantes en Amérique du Nord, tandis que l’amanite tue-mouches, originaire de ce continent, s’avère envahissante ailleurs sur la planète.
Source : https://www.geo.fr/