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La forêt naturelle, une assise incontournable à l’aménagement forestier durable

Avec son projet de réforme du régime forestier, la ministre des Ressources naturelles et des Forêts laisse entendre que sa stratégie d’adaptation de la gestion et de l’aménagement des forêts aux changements climatiques devrait essentiellement passer par une intensification de la sylviculture pour adapter la forêt aux conditions futures, en laissant de côté le rôle que peut jouer la forêt naturelle dans cette adaptation. Ce n’est pourtant pas ce que la science nous enseigne.
Recommandation phare de la commission Coulombe en 2004, l’aménagement écosystémique a pris valeur de symbole pour une foresterie plus respectueuse des écosystèmes et de leur biodiversité. Incorporée dans la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier de 2010, cette approche, dans ses principes, reste importante aux yeux d’un large public et est toujours appuyée par bon nombre de scientifiques.
Le projet de loi 97 déposé récemment, qui vise la réforme du régime forestier, retient le terme « d’aménagement écosystémique ». Il lui donne toutefois un sens nouveau en éliminant toute référence à la forêt naturelle. Il laisse donc de côté l’apport de la forêt naturelle comme référence dans sa stratégie d’adaptation aux changements climatiques. Cette décision ne nous apparaît pas appuyée sur la science.
Que nous dit la science ?
La forêt a de tout temps été confrontée à des perturbations naturelles et à des variations climatiques de différentes ampleurs. Elle dispose de plusieurs mécanismes, notamment grâce à la biodiversité, qui lui permettent d’être résiliente face à ces stress et de trouver diverses voies d’adaptation selon les conditions rencontrées. Ces connaissances sont très bien documentées dans la littérature scientifique et elles sont à la base des principes de l’approche d’aménagement écosystémique de la forêt.
Le défi d’un véritable aménagement durable de la forêt consiste alors à bien comprendre ces mécanismes, afin de s’assurer de ne pas les affaiblir et éventuellement d’en tirer profit. C’est pourquoi la référence à la forêt naturelle doit demeurer la pierre angulaire de la gestion durable des forêts, alors que les aires protégées deviennent les laboratoires vivants qui permettent de suivre en direct la réponse de la forêt naturelle aux changements climatiques au fil du temps.
En ne reposant plus les bases de l’aménagement de nos forêts sur ses capacités naturelles d’adaptation, et en misant principalement sur l’intensification de la sylviculture, on ouvre la porte à des reculs importants qui peuvent compromettre le maintien de la biodiversité et la capacité des forêts à demeurer résilientes face aux changements climatiques.
Qui plus est, pareille stratégie apparaît contraire à ce qui est reconnu internationalement par les conventions sur la biodiversité et sur les changements climatiques qui, toutes deux, considèrent la forêt naturelle et sa biodiversité comme une référence dans l’adoption de solutions fondées sur la nature pour atténuer les changements climatiques. Développer des pratiques d’aménagement écosystémique de la forêt fondées sur la connaissance de son fonctionnement et de sa biodiversité s’inscrit donc dans cette ligne de pensée.
Reconnaître les mécanismes et les processus de résilience naturelle des forêts n’exclut aucunement le recours à une sylviculture d’adaptation qui viendra assister les écosystèmes dans certaines transitions. Si elles sont bien planifiées et font l’objet d’une analyse rigoureuse, ces actions complémentaires devraient faciliter l’adaptation de la forêt aux changements climatiques.
Nous n’avons pas les moyens de nous passer de la forêt naturelle
Considérant l’immensité du territoire sous aménagement et notre capacité limitée d’intervention (financière et humaine), force est de constater que les forêts seront en grande partie livrées à elles-mêmes face aux changements à venir. Il importe donc, d’abord et avant tout, de mettre en place des pratiques qui permettent de préserver et même de renforcer les processus écologiques liés à la résilience naturelle des forêts (par exemple, les processus liés à la régénération après perturbation), qui demeure en soi leur principal moteur d’adaptation. Ces mécanismes nous sont offerts par la forêt naturelle, nous n’avons tout simplement pas les moyens de nous en passer pour accroître les chances de succès d’un aménagement durable de la forêt dans un contexte de changements climatiques.
Pour toutes ces raisons, nous demandons à la ministre de revoir son projet de loi en s’appuyant davantage sur la science. Nous invitons les lecteurs à prendre connaissance d’un avis que 46 scientifiques ont formulé pour aider le gouvernement dans cette importante tâche : Aménagement écosystémique en contexte de changements globaux — Un avis scientifique.
Source : https://www.ledevoir.com/