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Les cosmétiques toxiques pourraient rester encore des années en rayon

L’association Générations futures se mobilise contre un texte européen sur les cosmétiques. Celui-ci veut favoriser le maintien sur le marché de substances toxiques ou cancérogènes sous prétexte de simplification.
Une substance cancérogène dans les parfums, un composé toxique pour la reproduction dans les crèmes de jour… C’est le scénario catastrophe contre lequel Générations futures a décidé de se battre. Le 26 janvier, l’association a publié un rapport dans lequel elle explique comment les autorités européennes envisagent d’assouplir la réglementation sur les cosmétiques au détriment de la santé des consommateurs.
Elle dénonce le texte Omnibus VI [1] sur les produits chimiques, un projet législatif destiné à « simplifier » la réglementation en vigueur depuis 20 ans sur les cosmétiques. La Commission européenne propose de modifier les règles sur les substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR) dans les produits pour la beauté et l’hygiène.
Pourquoi ? « La proposition omnibus vise à réduire les charges administratives et de conformité excessives pour les entreprises, sans compromettre la sécurité », a salué Cosmetics Europe, l’association européenne de l’industrie des cosmétiques, dans un communiqué du 8 juillet 2025.
Une simplification « au service des intérêts économiques et industriels à court terme »
Pour Yoann Coulmont, chargé de plaidoyer de l’association, « ces textes omnibus sont présentés sans aucune étude d’impact, ce qui pose des soucis d’un point de vue démocratique. Ils répondent tous à un objectif de simplification mais, derrière, c’est une dérégulation qui est à l’œuvre à l’échelle européenne ».
L’ONG considère qu’il s’agit d’une simplification « au service des intérêts économiques et industriels à court terme » qui ne prend pas suffisamment en compte les conséquences environnementales, sanitaires et financières pour l’ensemble de la société. Même le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme a alerté sur l’« impact potentiel sur la vie quotidienne des personnes et leurs droits humains » de l’omnibus VI en octobre 2025.
Concrètement, les industriels pourraient obtenir des délais encore plus longs pour qu’une substance classifiée CMR soit effectivement retirée du marché. Actuellement, il faut compter dix-huit mois. Avec le nouveau texte, les produits contenant une substance toxique pourraient rester jusqu’à quatre ans et neuf mois sur le marché.
Jusqu’à dix ans pour retirer une substance toxique
Les corapporteurs du Parlement vont encore plus loin dans leur projet de rapport — soumis à amendement jusqu’au 3 février prochain — en proposant six ans et demi ans avant un retrait effectif. Les consommateurs seraient alors exposés quatre fois plus longtemps à ces substances dangereuses, alerte Générations futures.
« Sachant que la procédure pour classifier une substance CMR prend en moyenne six ans, il faudrait donc attendre plus de dix ans entre l’initiation d’une classification CMR et le retrait de cette substance des produits cosmétiques », calcule l’association.
Autre aberration soulevée par l’ONG : avec ce texte, les industriels pourraient plus facilement invoquer l’absence d’alternatives pour obtenir une dérogation et continuer à utiliser une substance CRM. Or pour qu’une alternative soit reconnue comme telle, il faut qu’elle soit disponible sur le marché en quantité suffisante, avec des fonctions similaires et une efficacité comparable.
« Recul indéniable »
Elle devrait aussi être « techniquement et économiquement réalisable ». Exit donc toute solution existante jugée trop chère à mettre en œuvre. « En ajoutant de nombreux critères techniques et économiques dans la définition d’une alternative, il est probable qu’aucune solution de substitution ne soit retenue », déplore Générations futures, qui parle d’un signal « très négatif » pour l’innovation vers des produits plus sûrs.
Par ailleurs, l’omnibus VI prévoit d’introduire deux exceptions à l’interdiction des CMR dans les cosmétiques. La première concerne « les substances extraites des plantes non modifiées chimiquement » contenant un composé CMR. Ainsi, les huiles essentielles contenant une substance CRM ne seraient pas interdites par défaut, mais feraient l’objet d’une analyse au cas par cas.
La seconde exception concerne la voie d’exposition : si une substance est considérée CMR uniquement par voie orale ou par inhalation, il serait possible de continuer à l’utiliser dans un produit appliqué sur la peau après évaluation. Pour Générations futures, il s’agit d’un « recul indéniable » notamment pour la protection des enfants, plus sensibles.
Un enjeu à 6,7 milliards d’euros pour l’industrie
« Il y a eu dix rencontres entre L’Oréal ou Cosmetics Europe et le commissaire [Stéphane] Séjourné et son équipe entre janvier et juin 2025, c’est-à-dire pendant les six mois précédant la publication de l’omnibus, dit Kildine Le Proux de La Rivière, ingénieure chimiste et pharmacienne à Générations futures. Lorsqu’on regarde le document de travail, ce sont les coûts pour l’industrie cosmétique qui sont extrêmement mis en avant. »
Dix ingrédients de parfumerie sont actuellement en cours d’évaluation CMR pour passer en catégorie 1. Ils seraient présents dans 85 % de tous les produits cosmétiques actuellement sur le marché.
« En tant que consommateur, on se dit qu’il y a quand même des ingrédients potentiellement CMR dans 85 % de nos produits cosmétiques. Mais dans ces documents, c’est pas le problème de l’exposition des consommateurs qui est pointé, mais celui du coût de la reformulation pour l’industrie. Cette dernière l’a évalué à 6,7 milliards. »
L’ONG appelle les colégislateurs européens à refuser ce recul historique sur la réglementation des produits cosmétiques. Elle réclame en particulier que toutes les substances CMR soient interdites dans les cosmétiques, quelle que soit la voie d’exposition, et y compris pour les substances complexes à base de plantes « tant que toutes les données scientifiques adéquates ne sont pas disponibles ».
Des molécules déjà interdites toujours présentes
L’ONG demande aussi à ce que la réglementation actuelle soit correctement appliquée. Aujourd’hui, même interdite, une molécule peut encore se retrouver sur le marché pendant plusieurs années. Kildine Le Proux de la Rivière cite l’exemple du lilial : ce composant de parfum est classé comme toxique pour la reproduction (catégorie 1B) depuis mars 2022.
Or, de nombreux produits cosmétiques en contenant ont été repérés en 2025. C’est le cas, par exemple, d’un après-shampoing Garnier. Produit en France, il a été retiré du marché hongrois le 14 novembre dernier.
Selon un rapport de la Commission européenne sur les produits cosmétiques présentant un risque chimique, le lilial a été mis en cause dans 97 % des alertes enregistrées en 2024. Au moins trois produits cosmétiques scannés par des utilisateurs sur l’application Yuka en France contiendraient toujours du lilial en janvier 2026.
Pour Générations futures, « les efforts devraient être mis sur l’application de la réglementation, notamment sur le retrait des produits contenant des substances CMR interdites, plutôt que d’affaiblir la législation en vigueur ».
Source : https://reporterre.net/